Coulée de lave atteignant l'océan Pacifique, Kilauea, archipel d'Hawaii.
©Barois Patrick
Hommage aux volcanologues Katia et Maurice KrafftDate : 2006-06-03
 
3 juin 1991 / 3 juin 2006
 
"Ou le monde est petit ou tu es grand" écrivait un jour Bertrand Krafft à son frère Maurice.

Katia et Maurice Krafft font aujourd'hui encore parti des volcanologues les plus célèbres de la planète.
Admirés du grand public, respectés par les scientifiques du monde entier, les deux Alsaciens ont observé en 25 ans plus de 150 éruptions volcaniques.

Maurice et Katia se rencontrent sur les bancs de la Faculté de Strasbourg. A la fin des années 60, ils décident de quitter le cursus universitaire traditionnel pour pratiquer la volcanologie en toute indépendance de pensée et s'intéresser à la phénoménologie des éruptions.
Ils participent aux expéditions d'Haroun Tazieff à qui ils reconnaissent devoir leur vocation. "Haroun Tazieff a fait découvrir la volcanologie aux Français, les Krafft ont su populariser cette science et lui donner toute son ampleur" dira plus tard le père de Maurice.
  
Juin 1988 : Katia Krafft sur les pentes du volcan Ol Doynio Lengaï en Tanzanie. ©André DEMAISON


Leurs reportages les entraînent un peu partout dans le monde : Italie, Islande, Indonésie, Afrique, Amérique, Ile de la Réunion, Hawaï, Nouvelle Zélande, Japon ... Ils tissent un véritable réseau d'informateurs à travers la planète. Scientifiques et correspondants locaux leur fournissent en temps réel tous les renseignements qu'ils souhaitent. Maurice et Katia se devaient d'être sur un volcan au plus tard dans les 24 heures suivant le début de l'éruption.

En 1973, ils filment la spectaculaire crise de l'Eldfell en Islande, c'est un de leur premier reportage télévisuel et leur première interview diffusée au JT de TF1.
En quelques années les deux volcanophages alsaciens deviennent des cinéastes et photographes hors pair et exigeants. L'ensemble de leurs travaux sur le volcanisme et la qualité de leurs observations leur vaut l'attribution du Prix de la Société de Géographie de Paris, puis la remise du Prix de l'Exploration des mains du Président de la République en 1975.
Le cycle de conférences "Connaissance du Monde" fait leur notoriété en France et à l'étranger. Ils multiplient les émissions de télévision (entre autres pour le compte de la BBC), les expositions (dont "l'Homme face aux volcans" présenté à Kagoshima en 1988) et les films vidéo. En 25 ans, ils publient plus de 20 livres édités en plus de 15 langues.

Maurice et Katia Krafft furent conscients de leur responsabilité de volcanologues. Après la catastrophe d'Arméro en Colombie qui fit plus de 25 000 victimes en 1985 (les autorités n'avaient pas cru bon de devoir évacuer la population ...), les Krafft décident de sensibiliser les populations menacées et les autorités chargées du dispositif d'alerte, d'évacuation et de secours. Ils proposent à l'Association Internationale de Volcanologie et de Chimie de l'Intérieur de la Terre et avec le soutient de l'UNESCO et de l'USGS, une cassette vidéo montrant les sept principaux risques volcaniques. Intitulée "Understanding Volcanic Hazards" cette cassette est présentée en Juin 1991 aux autorités des Philippines qui décident d'évacuer 300 000 personnes autour du Pinatubo. On estime que 5 à 15 000 vies ont pu être sauvées grâce à cette vidéo. Dramatiquement, non loin de là au Japon, Maurice et Katia Krafft, ainsi que 43 autres personnes dont Harry Glicken, devaient perdre la vie dans une nuée de cendres et de blocs chauds qui dévalait les pentes de l'Unzen à plus de 600° C.

Mais le travail des Krafft ne se limite pas seulement à la vulgarisation scientifique. Bien qu'ayant renoncé à une carrière universitaire pour satisfaire leur passion, ils n'en furent pas moins des scientifiques ; d'après Jacques Fabries, Directeur du Laboratoire de Minéralogie du Muséum d'Histoire Naturel de Paris en 1991 : "Maurice Krafft était un scientifique, il avait le sens de la rigueur, le sens de la mesure (...) Maurice et Katia Krafft faisaient contrôler par des pairs, des tiers, les résultats qu'ils avançaient".

  
Avril 1987 : Maurice Krafft à bord d'un hélicoptère survolant le cône du Pu'u O'o sur le volcan Kilauea à Hawaii. ©André DEMAISON
Maurice Krafft a, en outre, écrit plusieurs articles dans des revues scientifiques spécialisées (Bultin of volcanology, Comptes rendu à l'Académie des Sciences). Pourtant la communauté scientifique française était, de leur vivant, divisée sur leur apport à la connaissance des phénomènes volcaniques.
"Ils n'étaient pas en marge car ils participaient à tous les congrès scientifiques et ils étaient reconnus par leurs collègues étrangers, les Français ont toujours une réticence vis-à-vis de leurs collègues qui ne sont pas dans le cadre universitaire officiel" se plaisait à dire Jean Louis Cheminée, Directeur des Observatoires Volcanologiques Français durant de nombreuses années.
Les deux Alsaciens furent systématiquement invités à tous les congrès de volcanologie dans le monde. Les volcanologues américains les ont surnommés, par admiration, les "Volcano devils".
En 1988, lors d'un colloque international à Tokyo, Maurice Krafft fait découvrir à la communauté scientifique les images de l'OI Doinyo Lengai en éruption (Tanzanie). Ce sont les premières images d'une lave noire, fluide, carbonatée, presque unique au monde.


A leur mort en 1991, ils avaient accumulé une documentation sans équivalent en matière d'étude des volcans : plus de 300 000 diapositives, 300 heures de films montés, 20 000 ouvrages géologiques et plus de 6 000 lithographies, gouaches napolitaines, gravures originales et tableaux anciens. Une petite partie de leur magnifique collection pétrographique fait l'objet d'une exposition permanente à Vulcania. Ce Parc Européen du Volcanisme situé dans le Puy de Dôme, dont Maurice Krafft avait déjà imaginé le concept en 1986, a ouvert en 2002 et a accueilli près de deux millions de visiteurs. D'autres sites honorent la mémoire de ces véritables "têtes de mules alsaciennes" (Ch. Zuber) qui ont choisi de réaliser à l'âge adulte leurs rêves d'enfant. La Maison du volcan sur l'île de la Réunion leur consacre plus de 1 600 m². A Hawaï le Musée Jaggar leur rend hommage et une fondation scientifique qui porte leur nom a soutenu financièrement des étudiants qui souhaitaient travailler au Centre d'étude des volcans actifs de l'Université.
Le Muséum National d'Histoire Naturelle de Washington leur a consacré plusieurs expositions et la Smithsonian Institution s'est montrée plus qu'intéressée par l'aspect scientifique de leur collection.

De tous les souvenirs que Katia et Maurice Krafft nous ont laissés, il ne faut pas oublier celui d'un couple fort et intrépide, celui d'un homme et d'une femme passionnés dont l'existence fut remplie d'aventure jusqu'au dernier instant. Les deux volcanologues connaissaient les risques encourus ; leur passion prenait tout simplement le dessus. Maurice Krafft le répétait souvent : "La vie ne vaut la peine d'être vécue qu'aussi longtemps qu'elle vous consume".

Stephan Deck avec l'aimable collaboration d'André Demaison. Photographies André Demaison